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Mémoire en fixation du loyer commercial et procédure judiciaire

14 sept.
10 min de lecture

Le mémoire en fixation du loyer commercial est l’écrit dans lequel le bailleur ou le locataire expose le prix demandé et les raisons qui le justifient. Devant le juge des loyers commerciaux, sa notification préalable conditionne la recevabilité de la procédure : une assignation délivrée sans respecter cette étape peut empêcher tout examen du montant du loyer.

La discussion porte donc autant sur la régularité des actes et des délais que sur la valeur locative. Voici les étapes à maîtriser pour demander ou contester la fixation judiciaire du loyer d’un bail renouvelé ou révisé.

Maître Maxime TAILLANTER, avocat au Barreau de Lyon et chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon 2, accompagne les bailleurs et les locataires dans leurs litiges relatifs aux baux commerciaux.


L’essentiel à retenir :

  • Le mémoire préalable et la demande de renouvellement ou de révision remplissent des fonctions distinctes.

  • La notification doit viser les bons destinataires ; un délai minimal d’un mois doit être respecté avant la saisine.

  • La prescription de l’action et le délai d’attente d’un mois doivent être suivis séparément.

  • Une expertise ne dispense pas d’échanger ensuite les mémoires nécessaires à la reprise de l’affaire.

  • Le procès ne suspend pas le paiement du loyer et peut conduire à une régularisation financière importante.


Sommaire


Sommaire

Quand saisir le juge des loyers commerciaux ?


Le juge des loyers commerciaux intervient lorsque les parties ne s’accordent pas sur le prix du bail renouvelé ou révisé. Cette fonction appartient au président du tribunal judiciaire, ou au juge qui le remplace, dans le ressort où se situe l’immeuble. (Code de commerce, article R. 145-23).

La procédure peut notamment faire suite à une demande de renouvellement du locataire, à un congé du bailleur comportant une offre de renouvellement, ou à une demande de révision du loyer. Le mémoire intervient pour exposer le désaccord sur le prix et préparer son traitement judiciaire.

Il faut d’abord identifier ce qui est réellement contesté. Une demande de fixation du loyer ne se confond pas avec un litige sur le droit au renouvellement, une résiliation ou une demande de paiement : les autres contestations relèvent du tribunal judiciaire, qui peut aussi statuer accessoirement sur le prix. (Code de commerce, article R. 145-23).

L’avocat vérifie ainsi la juridiction et la procédure adaptées avant de rédiger les actes. La constitution d’avocat est obligatoire devant le juge des loyers commerciaux pour les instances introduites depuis le 1er janvier 2020. (Code de commerce, article R. 145-29).

Que doit contenir le mémoire en fixation du loyer ?


Identifier précisément les parties et les locaux


Le mémoire mentionne l’adresse de l’immeuble et l’identité des parties. Pour une personne physique, les indications comprennent notamment l’état civil, la profession, le domicile et la nationalité ; pour une société, elles comprennent la dénomination, le siège et l’identification de son représentant légal. (Code de commerce, article R. 145-24).

Ce contrôle doit tenir compte des changements intervenus depuis la signature du bail. Une cession, une modification de société ou une pluralité de propriétaires peuvent modifier les personnes à identifier et les destinataires des notifications.


Chiffrer la demande et expliquer le raisonnement


Le mémoire contient une copie de la demande en fixation du prix, les autres prétentions et les explications de droit et de fait qui les soutiennent. Il permet aussi de répondre aux arguments adverses. (Code de commerce, article R. 145-25).

En pratique, il est utile de présenter clairement le loyer demandé, son expression annuelle ou périodique, son traitement des taxes et charges, ainsi que la date d’effet revendiquée. Le lecteur doit pouvoir comprendre comment le montant a été obtenu et quelles pièces étayent chaque étape.

Pour un renouvellement, la discussion peut porter sur la valeur locative, le plafonnement ou les conditions d’un déplafonnement. Ces questions de fond sont développées dans notre article sur le loyer du bail commercial renouvelé : calcul, plafonnement et déplafonnement.

Un mémoire convaincant ne se limite pas à annoncer un prix au mètre carré. Il explique les différences entre les locaux comparés, la portée des clauses du bail et les raisons de retenir ou d’écarter les éléments adverses.


Rassembler les pièces dès le départ


Le dossier doit notamment permettre de retrouver :

  • le bail et ses avenants ;

  • le congé, la demande de renouvellement ou la demande de révision ;

  • les mémoires échangés et leurs preuves de notification ;

  • le plan des locaux et les éléments justifiant les surfaces ;

  • les décomptes de loyers et les documents soutenant le montant demandé.

Les pièces et le plan jouent également un rôle dans la préparation de la date d’audience au greffe. La conservation des preuves de notification mérite la même attention que les documents servant à évaluer le loyer. (Code de commerce, article R. 145-27).


Comment notifier le mémoire et respecter les délais ?


Une notification adressée à chaque partie concernée


Les mémoires sont signés par les avocats et notifiés par lettre recommandée avec demande d’avis de réception. Le texte prévoit notamment que la notification par le locataire peut être valablement faite au gérant de l’immeuble. (Code de commerce, article R. 145-26).

En présence de plusieurs bailleurs ou locataires, il faut vérifier la notification à chacun des destinataires concernés. Une lettre unique adressée à deux époux bailleurs n’a pas suffi dans l’affaire jugée le 3 juillet 2013 : la Cour de cassation a déclaré l’action irrecevable. (Cass. civ. 3e, 3 juillet 2013, n° 12-13.780).

Un échange ordinaire de courriels ou la connaissance informelle des prétentions ne doit donc pas être assimilé à l’accomplissement du formalisme requis. L’adresse utilisée, la qualité du destinataire et les justificatifs postaux doivent être contrôlés.


Un mois d’attente avant de saisir le juge


Le juge ne peut être saisi avant l’expiration d’un mois suivant la réception du premier mémoire, à peine d’irrecevabilité. Ce délai organise une phase préalable qui ne doit pas être confondue avec le temps nécessaire pour obtenir une audience. (Code de commerce, article R. 145-27).

L’absence de retrait du recommandé ne rend pas automatiquement la notification inefficace. La Cour de cassation considère la formalité accomplie lorsque le destinataire a été mis en mesure de retirer la lettre présentée à son domicile, sans exiger sa remise effective. (Cass. civ. 3e, 16 octobre 2013, n° 12-20.103).

Il reste nécessaire de vérifier les circonstances de présentation et les preuves disponibles. Une notification contestée exige donc un examen concret avant de calculer la date à laquelle la procédure peut être engagée.


Une prescription à surveiller indépendamment


L’action statutaire en fixation du loyer relève de la prescription biennale. Son calendrier doit être établi à partir de la nature de la demande, des actes intervenus et de leurs effets, sans prendre automatiquement la première lettre de négociation comme point de départ. (Code de commerce, article L. 145-60).

La notification régulière d’un mémoire peut interrompre la prescription dans la procédure spéciale devant le juge des loyers. En revanche, déposer ce mémoire au greffe pour obtenir une date d’audience ne saisit pas le juge et n’interrompt pas, par lui-même, la prescription. (Cass. civ. 3e, 23 janvier 2013, n° 11-20.313).

Il faut ainsi suivre séparément la notification, l’expiration du délai d’attente et les actes de saisine. Le maintien de discussions amiables ne permet pas, à lui seul, de considérer les délais comme préservés.


Quelles erreurs peuvent rendre la demande irrecevable ?


L’absence de mémoire préalable ne se répare pas après la saisine


La Cour de cassation a jugé qu’une action introduite sans notification préalable d’un mémoire est irrecevable. Un mémoire notifié après la remise au greffe de la copie de l’assignation ne régularise pas cette situation. (Cass. civ. 3e, 8 février 2024, n° 22-22.301).

Dans cette affaire, la bailleresse avait assigné en fixation du prix puis notifié des mémoires pendant l’instance. La Cour a rejeté son pourvoi : l’accomplissement tardif de la formalité n’a pas permis de sauver la procédure engagée.

La conséquence pratique est déterminante : ne pas compter sur un mémoire ultérieur pour réparer l’ordre des actes. Une nouvelle procédure supposerait notamment que le droit d’agir ne soit pas prescrit.


Une erreur dans un mémoire n’équivaut pas toujours à son absence


Il faut distinguer l’absence de notification préalable, les irrégularités de forme et les irrégularités de fond. Leur sanction et les possibilités de correction dépendent de la qualification exacte du défaut.

Un défaut de signature, une difficulté d’adresse ou une pièce manquante ne doivent donc pas recevoir mécaniquement la même réponse. L’analyse porte sur la nature de l’irrégularité, le moment où elle est invoquée et, lorsque le régime l’exige, le préjudice causé à l’adversaire.

Cette distinction évite deux erreurs opposées : croire que tout se régularise, ou considérer que toute imperfection entraîne nécessairement la perte du procès. L’arrêt du 8 février 2024 concerne précisément l’absence de mémoire avant la saisine, et ne dispense pas de qualifier les autres difficultés.


Comment se déroulent la saisine, l’expertise et l’audience ?


Obtenir une date, assigner et saisir effectivement la juridiction


Après la phase préalable, la partie la plus diligente remet le dossier requis au greffe afin d’obtenir une date d’audience. L’assignation et sa remise au greffe suivent les règles de la procédure applicable : la demande de date ne suffit pas à elle seule à saisir le juge. (Code de commerce, articles R. 145-27 et R. 145-28).

L’avocat articule les actes et les délais avec les modalités de la juridiction compétente. Il précise également les demandes soumises au juge et les points sur lesquels une mesure d’instruction pourrait être utile.


La place prépondérante de l'expertise dans ce type de contentieux


Lorsque des questions de fait ne peuvent être tranchées sans expertise, le juge désigne un expert. Il détermine sa mission et peut la limiter à certains éléments utiles à la fixation du loyer. (Code de commerce, article R. 145-30).

La préparation de cette étape suppose notamment de discuter les surfaces, les caractéristiques des locaux et les références de comparaison pertinentes. L’expertise ne remplace pas l’argumentation juridique : les parties doivent expliquer ce que les constatations permettent de soutenir.

Il est utile de transmettre à l’avocat les observations techniques et leurs justificatifs pendant les opérations. Attendre le rapport final pour signaler un désaccord essentiel complique inutilement la discussion.


Après le rapport, de nouveaux mémoires sont nécessaires ?


Le dépôt du rapport ne clôt pas le débat. La procédure prévoit un échange de mémoires après la mesure d’instruction, selon le calendrier de reprise de l’affaire. (Code de commerce, article R. 145-31).

À ce stade, une régularisation a été admise par la jurisprudence lorsque le mémoire requis a été notifié avant que le juge statue. Cette solution relative à l’après-expertise doit être distinguée de l’absence de mémoire initial, et ne permet pas d’ignorer une prescription acquise. (Cass. civ. 3e, 17 septembre 2008, n° 07-17.362).

À l’audience, les développements oraux restent limités aux moyens et conclusions des mémoires. Les arguments essentiels doivent donc figurer dans les écrits régulièrement échangés. (Code de commerce, article R. 145-29).


Quel loyer payer pendant la procédure et après le jugement ?


Le paiement continue pendant le procès


Le locataire continue de payer le loyer à l’ancien prix, ou au prix provisionnel fixé par la juridiction. Un compte sera établi entre les parties après fixation définitive du loyer. (Code de commerce, article L. 145-57).

La procédure peut ainsi déboucher sur un complément à payer ou sur un trop-perçu à restituer. Il faut anticiper l’effet financier de la date retenue pour le nouveau loyer, qui ne se confond pas nécessairement avec la date du jugement.


Exemple hypothétique : si l’écart entre le loyer payé et le loyer finalement retenu est de 500 € par mois pendant 24 mois, la différence atteint 12 000 €, avant les éventuels intérêts et ajustements. Ce calcul illustre l’enjeu de trésorerie ; il ne préjuge ni du prix fixé ni de sa date d’effet.



Distinguer fixation du prix et condamnation au paiement


Le juge des loyers peut fixer le prix et arrêter le compte entre les parties, mais ses pouvoirs excluent le prononcé d’une condamnation au paiement à ce titre. La Cour de cassation a confirmé cette limite à propos d’une demande de remboursement d’un trop-perçu. (Cass. civ. 3e, 11 mai 2022, nos 20-21.651, 20-21.652 et 20-21.689, § 6 et 7).

La fixation du loyer, l’établissement du décompte et les conditions d’un recouvrement forcé doivent donc être examinés séparément. Le contenu exact du dispositif de la décision compte autant que le montant annoncé.


Examiner rapidement l’appel et les suites du renouvellement


Le délai d’appel est en principe d’un mois à compter de la signification du jugement, sous réserve des règles particulières applicables au dossier. L’acte reçu doit être transmis immédiatement à l’avocat pour vérifier le recours et ses échéances. (Code de procédure civile, article 538).

Pour les instances introduites depuis le 1er janvier 2020, les décisions de première instance sont en principe exécutoires à titre provisoire, sauf disposition légale ou décision contraire. L’appel ne doit donc pas être considéré comme suspendant automatiquement les effets du jugement. (Code de procédure civile, article 514).

En matière de renouvellement, il faut aussi examiner le droit d’option et les conditions dans lesquelles la décision peut tenir lieu de bail. Le délai d’un mois prévu à cet effet court à compter de la signification de la décision définitive : il s’agit d’une question distincte du délai d’appel. (Code de commerce, article L. 145-57).


Questions fréquentes sur la fixation judiciaire du loyer


Le mémoire en fixation du loyer est-il une assignation ?


Non : il expose les prétentions et doit être notifié dans la phase préalable. L’assignation et sa remise au greffe interviennent ensuite pour introduire l’affaire devant le juge, dans le respect du délai requis.


Faut-il répondre au mémoire reçu du bailleur ?


Il faut le faire analyser rapidement pour vérifier le montant réclamé, les pièces et les échéances. Une réponse argumentée permet de défendre un autre prix et de préparer la suite du litige ; le délai préalable d’un mois n’est pas un délai général au terme duquel le silence vaudrait acceptation.


Peut-on utiliser un modèle gratuit de mémoire préalable ?


Un modèle ne sécurise ni les destinataires, ni la prescription, ni le fondement du loyer demandé. Le mémoire doit être adapté au bail et signé dans les conditions légales, tandis que la représentation par avocat est obligatoire devant le juge des loyers.


Combien de temps dure une procédure en fixation du loyer ?


Il n’existe pas de durée unique permettant d’annoncer la date du jugement dès le premier mémoire. La durée dépend notamment de la juridiction, des échanges nécessaires, d’une éventuelle expertise et des recours.


Peut-on encore négocier après le début de l’expertise ?


Oui : la procédure prévoit la possibilité d’une conciliation pendant la mesure d’instruction et d’une demande tendant à donner force exécutoire à l’accord. Son contenu doit régler précisément le prix, sa date d’effet et les comptes entre les parties. (Code de commerce, article R. 145-31).


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